Sainte Catherine d’Alexandrie

est-elle apparue à Cotignac ?

Par frère Vincent Laguarigue de Survilliers, recteur

Dans certains récits et représentations de l’apparition de Notre-Dame de Grâces, à Cotignac, les 10 et 11 août 1519, sainte Catherine d’Alexandrie figure parmi les personnages qui accompagnent la Vierge Marie. Pourtant, les sources anciennes ne la mentionnent pas.
Comment expliquer cette différence ?

Ce que disent les sources anciennes
Les trois principaux témoignages anciens dont nous disposons ne nomment pas sainte Catherine.
Dans La Triple Couronne de la Bienheureuse Vierge Mère de Dieu (1630), le jésuite François Poiré rapporte que la Vierge apparut à Jean de La Baume, accompagnée de « Saint Michel Archange et de Saint Bernard ». L’historien provençal Honoré Bouche reprend le même récit dans sa Chorographie de Provence (1664), sans mentionner d’autre personnage.
Le rapport de visite canonique du père Pierre de Moissey, oratorien, en octobre 1665, apporte une précision. Il indique que le récit ancien de l’apparition, transmis par un poème de 1596, évoque la Vierge tenant l’Enfant Jésus et accompagnée « d’une vierge qu’il ne connaît pas ».
Cette vierge n’est donc pas identifiée à sainte Catherine. Moissey mentionne également la bulle de Léon X, datée du 17 mars 1521, qui accorde des indulgences à « l’église fondée à la suite d’une révélation de la Vierge, de saint Michel et de saint Bernard. »
Ces documents montrent clairement que, dans les plus anciens témoignages de l’apparition de Notre-Dame de Grâces, la présence de sainte Catherine n’est pas attestée.

Une mention tardive, en 1881
La première mention de sainte Catherine parmi les personnages de l’apparition figure dans l’Étude historique sur l’Oratoire de Notre-Dame de Grâces en Provence, publiée en 1881 par le père Auguste Martel.
Celui-ci affirme, en se référant au rapport de Moissey, que la Vierge apparut avec l’Enfant Jésus, accompagnée de saint Michel, de saint Bernard « et sainte Catherine, vierge et martyre». Or, nous l’avons montré, le texte de Moissey ne nomme pas sainte Catherine : il évoque seulement une vierge inconnue du voyant. Martel lui attribue donc une précision qui ne figure pas dans le document original. Cette mention, très tardive par rapport aux événements de 1519, peut raisonnablement être considérée comme une erreur.
Mais comment cette confusion a-t-elle pu se produire ?

Catherine de Grasse et le retable du sanctuaire
Une piste intéressante se trouve dans le Dictionnaire chorographique de la Provence (1700), de Pierre-Joseph de Haitze. L’auteur y évoque Catherine de Grasse, bienfaitrice du sanctuaire, qui finança la construction de l’édifice consacré à Notre-Dame de Grâces. Elle était la fille du seigneur de Bormes et épouse de Durand de Pontevès, seigneur de Cotignac.
Or, le retable monumental réalisé en 1596 représentait la Vierge à l’Enfant au centre, avec saint Bernard et sainte Catherine de part et d’autre, comme l’attestent plusieurs visiteurs au cours des siècles (cf. Abbé Laure, Histoire de Notre-Dame de Grâces, 1886, p. 32). On sait aussi que Jean de Pontevès, petit-fils de Catherine, pour son mariage et après la guerre contre Charles Quint, avait de fait de nombreux dons au Sanctuaire en 1585. (Laure p. 28-29)
La présence de sainte Catherine sur ce retable, visible au sanctuaire pendant des siècles, a pu favoriser une confusion entre la sainte représentée et les personnages de l’apparition. On peut également supposer que sa représentation était liée à la mémoire de Catherine de Grasse, bienfaitrice du lieu et peut-être honorée à travers sa sainte patronne.

Que peut-on conclure ?
Les sources anciennes conservées ne permettent pas d’affirmer que sainte Catherine d’Alexandrie est apparue à Cotignac en 1519. Les récits de Poiré et de Bouche mentionnent saint Michel et saint Bernard ; celui de Moissey est confus en citant un poète qui parle d’une vierge martyre inconnue et en citant également la bulle papale qui parle de St Michel et de St Bernard. C’est seulement en 1881 que Martel introduit explicitement sainte Catherine dans le récit, en se référant à un document qui ne la mentionne pas : il s’agit formellement d’une erreur. A moins que la tradition orale dise d’autres choses ?
La présence de sainte Catherine sur le retable du sanctuaire offre une explication plausible à l’apparition tardive de son nom dans le récit. De 1596 à 1789, on l’a vue entourer la statue de Marie, en vis-à-vis de saint Bernard. D’où certainement la confusion.

Nous remercions Dominique Delahaye pour ses recherches bibliothécaires qui nous permis de vérifier tous les documents cités.

Vitrail représentant l’apparition de Notre-Dame de Grâces à Jean de la Baume

Représentation de l’apparition à Jean de la Baume sur la couronne de Notre-Dame de Grâces